Jacques Borrut ©PNRPC

Une rencontre avec un naturaliste de terrain est toujours un moment pendant lequel on se sent privilégié, suspendu, à bonne distance du brouhaha de nos civilisations. Les chercheurs et scientifiques nous invitent à nous pencher pour observer la complexe organisation de la société des fourmis ou pour s’envoler au contraire dans la danse de la poignée de planètes qui sont portées à notre connaissance.

Et c’est au cœur de la vallée de la Castellane, à Campôme, que nous avons rencontré l’un de ces précieux botanistes qui ont permis de mieux connaître les richesses naturelles des Pyrénées catalanes et de les préserver.

Né à Perpignan, Jacques Borrut a attrapé le virus des sciences très jeune. Ses parents ont su encourager sa passion en lui offrant la collection complète d’ouvrages naturalistes Horizons de France, alors qu’il avait à peine 13 ans. Jacques nous montre alors un schéma :

« Le botaniste et géographe Henri Gaussen (1891-1981) a établi son schéma des étages de végétation des montagnes d’Europe en partant des références du Canigó (Montagnes : La Vie aux hautes altitudes, Henri Gaussen et Paul Barruel Horizons de France, 1955). », nous apprend-il.



Schéma des étages de végétation au Canigó,
Montagnes : La Vie aux hautes altitudes, Henri Gaussen et Paul Barruel Horizons de France, 1955
© PNRPC

Agrégé de Sciences naturelles en 1972, il a enseigné en Meurthe-et-Moselle puis dans la Drôme avant d’être muté à Perpignan puis à Prades. Passionné par les Sciences naturelles, il a eu de très bons rapports avec les élèves et espère avoir éveillé des vocations naturalistes lorsqu’il reconnait certains anciens élèves parmi la nouvelle génération.

L’engagement

« Lorsque l’on s’intéresse à la nature on passe par plusieurs tapes :
On admire ; On prend conscience des faiblesses ; Cela donne envie de connaître et de protéger »

Alors qu’il était dans la Drôme, Jacques Borrut a adhéré à la FRAPNA (Fédération Rhône-Alpes de Protection de la Nature, devenue France nature environnement Auvergne-Rhône-Alpes). Il est aussi membre de l’Association des professeurs de biologie-géologie. De retour en Conflent, il s’est engagé dans l’association Charles Flahault. Créée en 1944, l’association agit pour le reboisement après l’aiguat de 1940, puis l’économie rurale, enfin l’étude et la protection de l’environnement dans le département.
Jacques Borrut se rappelle du projet d’extension de la station de ski de Mosset, dans les années 80. Il regrette que la Réserve naturelle du Galbe, dont la création était la condition à l’extension d’un domaine skiable en 1984, n’ait jamais vu le jour. Puis il a participé à la partie flore du Dossier de classement de la Réserve de Nyer, a contribué à l’élaboration d’Agendas 21… Il a été président de l’Association gestionnaire de la Réserve naturelle de Nohèdes de 1996 à 2005, dont il est encore administrateur.

Aujourd’hui il continue de participer à des instances scientifiques. Jacques B. se réjouit du programme européen FLORALAB dans lequel il est investi depuis le début (FLORACAT). Ce réseau transfrontalier de laboratoires botaniques à ciel ouvert permet d’avoir des crédits et une crédibilité auprès des élus. « Une bonne fin de carrière ! »

Une plante remarquable

Jacques Borrut cite l’Alysson des Pyrénées, suivie par la Réserve naturelle de Nohèdes, où se trouvent les seules populations connues au monde. Elle pousse sur des rochers orientés au nord. C’est pour lui l’espèce la plus patrimoniale.


Alysson des Pyrénées © Jacques-Borrut

Un animal remarquable

Le premier desman qui a été signalé en 2010 dans le cadre du Plan national d’Actions Desman des Pyrénées, était localisé dans le Castellane. Depuis, notre botaniste scrute la rivière au pied de sa maison pour y apercevoir un jour le fameux Ratolí trompeta. Il travaillera au sein de l’Institut du desman, avec des chercheurs, en partenariat avec le PNR des Pyrénées catalanes et les réserves naturelles catalanes.

© Jacques Borrut

Une forte érosion de la biodiversité

Le desman est menacé par le vison d’Amérique. Jacques B. reconnaît que des efforts de protection ont été faits, mais il constate une forte érosion de la diversité.

« Paradoxalement, depuis que les vergers ont régressé, je constate moins d’insectes et moins d’oiseaux. Dans le Madres, le lagopède a disparu. Par contre les ongulés prolifèrent ; il y a davantage de gypaètes. Le percnoptère est présent sur Villefranche-de-Conflent. Sur le Canigó, le lagopède et le tétras sont en danger.
Côté botanique, j’ai l’impression qu’il y a une remontée méditerranéenne. On trouve désormais le Ciste de Montpellier à Campôme, sous le plateau de Fournols. Avant, l’Euphorbe de Nice poussait plus bas aussi.
Il y a une insularisation des populations de la faune et de la flore quand les espèces montent des plaines vers les montagnes. Il n’y a plus d’échange entre les populations. Cela fragilise le patrimoine génétique et donc leur adaptabilité. Il n’y a qu’une seule façon de sauver les populations restantes, en leur injectant des gènes venus d’autres populations.
Nous avons assez détruit, il faut maintenant reconstruire. Là où l’on cultivait, on a construit des autoroutes. Tout cela participe au réchauffement climatique. Là où l’on a détruit, il faut réparer. »

Si vous avez la chance de partir en montagne avec Jacques Borrut, votre balade sera ponctuée d’arrêts pour observation. « La vitesse moyenne de randonnée d’un botaniste est de 990 mètres/heure, contre 4 km/heure pour un marcheur ! », nous avoue-il avec malice et fierté.

Conseils aux randonneurs

  •  Éviter de quitter les sentiers, de laisser les chiens en liberté
  • Éviter de déranger les espèces en période de reproduction, jusqu’en juillet pour certaines
  • Éviter de piétiner les zones humides, de faire des bouquets de fleurs
  • Contourner les troupeaux (les vaches peuvent être dangereuses et les moutons peuvent dérocher)

Ciste de Montpellier © Jacques-Borrut


Gypaète barbu © Jacques Borrut

 

Merci à Jacques Borrut pour son accueil et pour ses magnifiques clichés, comptant parmi les 10 400 photos de plantes, fougères, mammifères de nuit et oiseaux que compte sa photothèque.

  
© PNRPC

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